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Lutine, un film indispensable sur la polyamorie

Lutine, film sur la polyamorie

J’ai eu la chance d’être invitée à la projection du film Lutine par sa réalisatrice Isabelle Broué, au cinéma l’Accattone. La projection était suivie d’un débat avec David Simard, philosophe diplômé en psycho-sexologie, en pleine rédaction d’une thèse de doctorat sur le sujet de la « Médicalisation de la sexualité : des perversions à la santé sexuelle. Enjeux épistémologiques, anthropologiques et politiques » (pour une fois qu’on comprend un titre de thèse, on le notera), puis d’un cercle de parole ouvert autour d’un verre.

Diplômée de la FEMIS (école nationale supérieure des métiers de l’image et du son) en 1994, Isabelle Broué a réalisé plusieurs courts-métrages, ainsi qu’un documentaire et un téléfilm pour Arte. Lutine est son deuxième long-métrage, après Tout le plaisir est pour moi, qui parlait de clitoris et de masturbation féminine dès 2004. On vous rappelle pour la petite histoire que les premières unes de magazines sur le clitoris sont arrivées en 2012. Le titre du film Lutine donc, fait référence au mot “lutinage”, dérivé du mot “lutiner” qui en vieux français signifie “charmer, séduire”, créé par Françoise Simpère, autrice et référence en matière de polyamorie avec ses livres Aimer plusieurs hommes et Le Guide des amours plurielles.

Documentaire ou fiction ?

Lutine démarre sur le plan de sa réalisatrice, Isabelle Broué, jouant son propre personnage, en train de faire des recherches de sujets. Puis enchaîne sur des scènes de vie filmées, comme si l’on assistait au making -of. Puis sur de vraies scènes jouées. Puis… on ne sait plus en fait. Le film aime à brouiller les pistes, dès le départ. Et on se laisse très vite embarquer dans cet OFNI autoproclamé : Objet Filmique Non Identifié. Car ce dans quoi on plonge, c’est à la fois dans une allégorie de la polyamorie et une illustration métaphorique sur la création filmique. Entre attentes et qu’en dira-t-on, à la question de si l’on est en train d’assister à une fiction ou un documentaire, le film nous répond : “ça dépend” et “c’est compliqué”. Les mêmes réponses que l’on reçoit à un cercle de parole sur la polyamorie en somme, d’où, si tout se passe se bien, on ressort avec plus de questions que de réponses.

film lutine

Car ce qui se mêle et s’entremêle dans ce film, au-delà des langues et des corps supposés, c’est le fantasme et le passage à l’acte, le sujet et son objet, le réel et la fiction. Où s’arrête le désir et où commence la peur ? Quelle est la limite entre consentement éclairé et manipulation plus ou moins consciente des sentiments par une honnêteté mal maîtrisée ? Extrait :

PHILIPPE

Excuse-moi deux secondes. Mais ça, c’est une vraie scène ça ?
ISA

Ben oui.
PHILIPPE

Donc tu lui as vraiment dit que tu avais pris du plaisir à m’embrasser ?
ISA

Ben oui. Le polyamour, c’est d’être honnête, non ? La moindre des choses, c’est de ne pas se mentir ? Je sais pas… Tu trompes ta femme, toi ?
PHILIPPE

Oui, enfin il y a des limites à l’honnêteté ! C’est une chose d’être d’accord avec le principe, mais c’en est une autre d’entendre tous les détails ! Tu lui as demandé s’il était d’accord pour savoir, avant de lui raconter ?

Comment fais-tu l’amour, Lutine ?

Un peu comme la Cerise de René Fallet : en sachant dire non. Car la polyamorie, ce n’est pas dire oui à tout, et encore moins à tout le monde. Isabelle explique qu’elle refuse d’utiliser le terme “polyamour”, “Parce qu’en français, quand on entend le mot « amour », on pense souvent à l’Amour : avec un grand A ; autrement dit, la passion amoureuse. On pense : être amoureux-se. Or si, quand on choisit de vivre en Polyamorie, il est en effet possible de vivre plusieurs relations amoureuses (au sens de « romantiques ») en parallèle, “la polyamorie est en réalité plus largement la possibilité de vivre en parallèle plusieurs relations intimes – qu’elles soient romantiques ou non, sexuelles ou non – dans un cadre consensuel et éthique.” L’important est que toutes les personnes concernées soient au courant et d’accord..” Je vous conseille d’ailleurs la lecture de l’article d’où est tirée cette citation, elle explique tout très clairement (et probablement beaucoup mieux que moi).

Isabelle Broué

Ce que j’en ai retenu dans tous les cas, c’est que la polyamorie est plus une éthique, une posture morale, qu’un type de relation : c’est de la non-exclusivité consentie. Lors de la discussion après le film, Isabelle a eu des paroles que j’ai trouvées très justes : “Je ne peux pas m’engager sur un sentiment, mais je peux m’engager sur un comportement.” Autrement dit, dur de promettre à quelqu’un qu’on l’aimera toujours, ou toujours exclusivement, sans se mentir un peu à soi-même. On ne sait pas de quoi demain sera fait, ni comment un sentiment peut évoluer. Par contre, ce sur quoi on peut agir, c’est son comportement vis-à-vis de la personne : on se met d’accord sur ce qu’on promet de se dire, la façon et le moment où on va se mettre au courant si quelque chose change dans la relation. Une posture féministe aussi, car de fait, tout le monde est logé à la même enseigne. La polyamorie ne marche que si tout le monde est à égalité dans la relation, et consentant.

lutine polyamour desculottes

Évidemment, c’est un très beau discours quand on veut soi avoir plusieur·e·s amant·e·s, mais là où ça se corse, c’est quand c’est l’autre qui fait ce choix. Comment gérer sa jalousie ? Comment lâcher prise ? On n’a pas de réponse bien évidemment, puisque “ça dépend” et en général “c’est compliqué”. Mais Lutine n’oublie pas d’aborder le thème, avec un petit effet comique d’arroseur arrosé.

Et pour voir le film, ça se passe comment ?

Lutine sera diffusé encore au moins tout le mois de juillet à Paris, au cinéma l’Accattone dans le Quartier latin, mais aussi en régions, donc ne ratez pas l’occasion de le voir sur grand écran ! On vous donne rendez-vous sur le site pour plus de détails. Surtout que chaque projection est suivie d’une rencontre avec le public, et offre la possibilité d’un temps de réflexion et de parole libre (et bienveillante) avec un·e invité·e différent·e à chaque fois.

On vous précise aussi que le film n’existe que par et pour ses spectateurs, grâce au bouche-à-oreille et à l’énergie sans faille d’Isabelle. N’hésitez donc pas à la contacter pour organiser des projections avec votre cinéma local ! Ou tout simplement à partager cet article sur les réseaux sociaux si le cœur vous en dit.

Isabelle Broué a en plus insisté pour que le film soit diffusé une semaine sur deux avec des sous-titres pour personnes sourdes et malentendantes, les autres semaines avec des sous-titres anglais. Une audio-description est également disponible pour les personnes aveugles et malvoyantes. Aucune excuse, donc, pour ne pas acheter votre place, et on la félicite et remercie pour sa démarche inclusive qui devrait être bien plus suivie en France !

LadyClimax
Un doigt de sarcasme, une pincée d’humour, et surtout, beaucoup de cul(ot). Vous l’aurez deviné, mon créneau ce n’est pas la cuisine.

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