Depuis sa naissance, elle sait au fond d’elle qu’elle est une femme. Lydia, comme elle se fait appeler, se livre à nous sur les difficultés qu’elle ressent en tant que personne transgenre, qui a grandi au sein d’une famille de confession musulmane.

Avant de commencer, un petit rappel de définition. Une personne transgenre est une personne qui estime que le sexe qu’elle porte depuis la naissance ne correspond pas au genre qu’elle est, mais qui ne souhaite pas pour autant changer physiquement de sexe. Une personne transsexuelle est souvent associée aux personnes qui ont effectuées une chirurgie de réassignation sexuelle, cependant c’est un terme qui tend à disparaître, car trop associé à la terminologie des psychiatres, comme indiqué dans notre Petit dico des genres sexuels. Les psychologues et médecins parlent également de “dysphorie du genre” pour définir toute personne qui se sent en inadéquation avec son sexe de naissance.

Depuis quand sais-tu que tu es une femme ?

Je le sais depuis ma tendre enfance. Je me souviens que mes parents regardaient des vidéos de chants berbères à la télévision et je voulais toujours danser comme les danseuses. Je prenais le foulard de ma mère et me mettais alors à les imiter. Je savais que j’étais un garçon physiquement pour les autres, mais à l’intérieur de moi je sentais clairement que j’étais une fille. Quand je marchais dans la rue, la perception que j’avais de moi était que j’étais une petite fille, même si tout le monde voyait un petit garçon.

Comment vit-on dans un corps qu’on ne considère pas comme le sien ?

Tu te sens constamment gênée dans toutes tes interactions. Quand j’étais petite et que j’étais dans les vestiaires avec les autres garçons, je ne me sentais pas à ma place. J’avais envie d’aller rejoindre les filles dans les vestiaires, mais c’était impossible car on me disait “tu es un garçon”. Tu te retrouves à avoir toujours honte, à avoir peur qu’en regardant les autres garçons on te traite de “pédé”. En même temps, tu es forcée à toujours rester avec ces garçons avec lesquels tu ne te sens pas bien. Les discussions qu’ils ont ne t’intéressent pas, les jouets qu’on t’offre à ton anniversaire ne te correspondent pas… On te fait comprendre que tu es autre chose que ce que tu sais être et tu n’as pas d’autre choix. Alors tu joues un rôle constamment et tentes de vivre avec les complexes que cela te crée.

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Photo de Lydia de dos

Est-ce qu’on ressent parfois de la culpabilité ?

Je dirais que tu ne ressens pas vraiment de la culpabilité, mais que tu te sens inadaptée. Tu as l’impression de ne pas être à la bonne place, de toujours être gauche dans tout ce que tu fais et dis, d’être toujours bizarre par rapport aux autres. T’es constamment déconnectée des autres. Tu ressens aussi une forme d’injustice, de rancœur et de la tristesse.

Tu es de confession musulmane, cela change-t-il quelque chose à ta situation ?

Je pense que peu importe d’où tu viens ou ta religion, c’est dans tous les cas une situation difficile d’être transgenre. C’est vrai cependant que la société musulmane est très machiste. Tu es obligé d’être l’homme viril, de passer du rôle de fils à celui de mari et ce n’est pas négociable. Du coup, tu grandis avec un modèle auquel tu ne t’identifies pas du tout. Mon père voulait toujours que je l’aide à réparer la voiture, démonter les meubles, à faire des activités “d’homme”, mais je disais toujours non. Il a fini par abandonner, mais je sentais bien que ça le vexait. Evidemment, il y a aussi des femmes qui font ce genre d’activités, mais moi je sentais que ce n’était pas un rôle qui me convenait.

Tes proches savent-ils que tu es transgenre  ?

Ma meilleure amie est au courant, ainsi qu’une autre très bonne copine. J’en parle rapidement sans entrer dans les détails avec quelques personnes aussi, mais c’est tout. Ce n’est pas le genre de réalité que tout le monde est capable d’entendre, et de toute manière, je n’ai pas ressenti le besoin de le partager avec tout le monde. J’ai eu des plans cul qui m’acceptaient en tant que femme, mais mon copain actuel n’est pas au courant de ma dysphorie, car je n’ai pas envie qu’il me trouve bizarre. Je sais pertinemment qu’il souhaite être dans une relation de type homosexuelle, et qu’il m’aime physiquement en tant qu’homme alors pour l’instant je garde cela secret. Je ne lui impose pas de me voir en tenue de femme ou autre. Pour ma famille, je suis également un homme. Ils me posent souvent des questions pour savoir si je fréquente quelqu’un, quand est-ce que je compte me marier etc… mais je les évite. Je ne veux pas les mêler à cette partie de ma vie pour le moment.

Quel rapport entretiens-tu au quotidien avec ton corps ?

Je ne me suis jamais vraiment occupée de mon corps car je ne l’aimais pas, il ne me convenait pas. Je n’ai jamais voulu entretenir ce corps qui m’étouffe, ce qui m’a conduit à manger beaucoup, à ne pas pratiquer d’activités sportives etc. Je n’en ai jamais pris soin car je n’en étais pas fière et n’en voulais pas. Je l’ai donc laissé à la ruine.

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Photo de Lydia en nuisette

Penses-tu vouloir un jour passer par une opération de changement de sexe ?

Non, car je pense être capable de me “féminiser” de manière satisfaisante sans en arriver là. Je ne me vois pas investir autant de temps, argent et difficultés pour être “une copie de femme”. Si on était dans un film de science-fiction et qu’on pouvait vraiment me changer en vraie femme, je le ferais. Je préfère mettre des tenues de femme dans l’intimité, m’épiler, porter des perruques, mettre des crèmes de femme, plutôt que m’opérer ou prendre des hormones. Cela n’est pas adapté pour moi. Je préfère renoncer à l’idée d’avoir une chatte et garder mon sexe masculin, plutôt que d’avoir un “faux vagin”. Ce pénis c’est le mien au final, il fait partie de moi.

Que penses-tu des personnalités publiques comme Conchita Wurst ou Caitlyn Jenner ?

Je ne m’y identifie pas du tout. Pour moi ce sont des bêtes de foire plus que des modèles. Elles se présentent ainsi et sont donc aussi perçues de cette manière. Une trans à barbe d’un côté et de l’autre, une personnalité de la famille la plus médiatisée du moment, je ne peux pas m’y identifier. Je m’identifierais plus à des histoires de personnes lambda, moins médiatiques.

Tu parlais de ta “relation homosexuelle” avec ton partenaire. Te sens-tu appartenir à la communauté gay ?

Non, pas du tout. J’ai déjà été dans plusieurs soirées gays, mais je ne m’y sens pas à ma place non plus. J’ai à vrai dire l’impression de n’appartenir ni à la communauté gay ni à la communauté hétéro. Dans la perception que j’ai de moi, je suis une femme hétéro qui aime les hommes. Quand je fais l’amour, je ne suis pas un homme qui fait l’amour, je suis véritablement une femme.

Et les mecs que tu rencontres d’habitude, sont-ils toujours gays ?

Ça dépend. Il y a des hommes qui couchent avec le garçon qu’ils voient. Mais il y en a d’autres qui perçoivent la femme que je suis et couchent avec cette femme. Ceux-là sont loin d’être des homosexuels. Ce sont généralement des hommes qui fréquentent des femmes, et qui aiment ma féminité, mes formes de femme et la féminité en moi qui veut se révéler. C’est cela qui les excite et pas mon pénis.

Aimerais-tu fonder une famille dans le futur ?

Oui j’adorerais ça. Je ne sais juste pas encore comment faire.

Pour finir, ressens-tu une forme de jalousie envers les femmes cisgenres ?

Oui, je les envie, car à mes yeux, elles ont tout. Elles ont le corps naturel que je n’ai pas, elles deviennent des épouses, des mères. Elles ont la bénédiction de tous-tes dans leur rôle de femme, tandis que moi j’ai l’impression de passer a coté de ma vie, que toutes ces étapes dans la vie d’une femme me sont interdites. Et cela est dur a supporter je dois admettre.