Féminismes

Mamie aime tricoter. Se mettre des doigts aussi.

sexualité des seniors

L’espérance de vie étant ce qu’elle est aujourd’hui, nous ne pouvons choisir d’ignorer la part grandissante de la population aux traits marqués par les années et les expériences qui vont avec – et ce, malgré le florilège de crèmes anti-rides qui abondent les rayons cosmétiques. Les « seniors » sont partout, et il faut se rendre à l’évidence, toi plus moi (plus lui, plus elle) allons un jour devoir accepter de faire partie du gang. Et si tu es une femme, tu remarqueras sans doute combien âge et sexualité vont de pair dans la perception du « féminin » par l’imaginaire collectif.

Alors, justement, je vous le demande : où sont donc représentées ces femmes âgées sexuellement actives ? Elles sont mères, grand-mères, conseillères sages et avisées… Mais (Dieu nous garde), qu’elles restent asexuées, vidées de toute leur énergie érotique ! Et pourtant, qui a dit qu’une septuagénaire n’a pas le droit au plaisir, à l’orgasme, à la masturbation ? Petit tour d’horizon du tabou qui gravite mollement autour de la sexualité des seniors – plus spécifiquement, celle des femmes.

Ménopause, sexe en pause ?

La figure maternelle souffre d’un paradoxe amusant : d’un côté elle est sacralisée, intouchable, et de l’autre elle est productrice de fantasmes. Sans prendre de détours psychanalytiques, prenons simplement du recul sur certaines insultes ou jurons : insulter les mères c’est toucher le point sensible de son adversaire, l’atteindre dans sa dignité – et en plus c’est facile. Entre les classiques (« Nique ta mère », « Ta mère la péripatéticienne »), les vaseuses (« Ta mère c’est comme un compteur électrique, on lui met des coups de jus »), et celles que tu sors avant un bon petit rot (« Ouais c’est pas ce que ta mère m’a dit hier soir… »), bienvenue au pays du bon goût. Mais après tout, c’est vrai, avouons-le – parfois c’est drôle et ça arrive aux meilleur.e.s d’entre nous.

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Force est de constater, cependant, que la femme qui a enfanté voit sa sexualité prendre un tournant sociétal ambigu. Pire – lorsqu’arrive la ménopause, elle sonne le gong d’une horloge biologique qui a fini de tourner. Comme une alarme qu’on ne peut pas snoozer, Martine doit se rendre à l’évidence : ça y est, elle ne fait plus partie de la tranche d’âge de celles que l’on admire à la télévision, que l’on envie sur les affiches de publicité, que l’on désire dans les films… A la limite, elle se console en se disant qu’elle fait partie de celles que l’on respecte, mais elle n’en est même pas tout à fait convaincue. On ajoute à ces ruminements psychologiques un corps qui change (hormones, baisse de libido, sécheresse vaginale…) et qui semble donner raison à ceux qui aimeraient la couper socialement de son désir. En bref, Martine a franchi un cap simplement naturel, et pourtant elle panique. Et quand ses enfants se mettent à avoir des enfants à leur tour, c’est génial, mais c’est aussi un coup de plus au moral quand son aura symbolique de grand-mère grandit et l’asexualise encore un peu plus.

Si l’utérus hiberne, le clito fonctionne toujours très bien

Je ne vous apprends rien, la représentation a un impact important sur la manière dont on trouve sa place dans la société : elle rassure et réconforte même les esprits les plus indépendants. Les femmes âgées, quant à elles, apparaissent quand il s’agit de vendre de la semoule Tipiak, des confitures ou des culottes pour fuites urinaires. On a rien contre (et le dernier exemple est même de l’ordre de la nécessité) mais je souligne simplement que rien n’est explicitement mis en place pour que ces femmes se sentent encore sexy, belles et désirables. Cette absence de « validation » de l’espace public et populaire entraîne nécessairement une forme de culpabilité chez ces femmes qui bloquent alors plus volontiers l’expression de leurs désirs. D’ailleurs, 33% de femmes se masturbent après 70 ans, selon le Centre universitaire de promotion de la santé sexuelle de l’Indiana. Il n’est pas question de prétendre qu’elles ont gardé un corps de minette, mais simplement de les accompagner dans l’interrogation de leur corps, dans le développement d’une meilleure connaissance de leur puissance sexuelle.

J’ajoute que l’argument lié aux différences de générations me laisse perplexe. Beaucoup de mamies françaises d’aujourd’hui sont issues de cette jeunesse vive qui s’est battue en mai 68, et dont la voix a été assez puissante pour faire de la contraception, de l’avortement, des droits des femmes et de la reconnaissance de l’homosexualité des luttes fondamentales ! Cette libéralisation des mœurs a bouleversé les schémas traditionnels de la vie familiale et, par effet boule de neige, les constructions portées par les médias sur le sujet. Les années 70 marquent un tournant dans la conception de la conjugalité et le « sexuel » n’est plus un péché : les magazines féminins eux-mêmes actualisent leurs discours et donnent une perception plus « enjouée » de la sexualité, détachée de tout jugement de valeur et de toute contrainte ou devoir domestiques. Mai 68, c’est aussi des slogans forts comme « vivre sans temps mort et jouir sans entraves » et c’est dans les années 70 qu’on commence à s’intéresser de plus près à l’orgasme féminin.

Sexy sexagénaire

On vous a déjà présenté le projet du photographe New-Yorkais Clayton Cubitt, Hysterical Literature – série de portraits vidéos féminins qui explore, dans sa mise en scène,  le dualisme récurrent attaché au corps et à l’esprit, l’expression du plaisir féminin, la captation de ce que la distraction peut donner à voir, et ce, à travers la recherche d’un point de rupture précis et physique entre le « culturel » et le « sexuel ».

Bref, chacune des nanas s’installe dans le même décor et lit un extrait de son bouquin préféré pendant qu’on lui chatouille le clito sous la table. J’ai choisi de me focaliser sur la session de Janet, qui apparaît être la plus âgée des participantes.

Janet donc, qui semble être sexagénaire, se retrouve installée dans le même dispositif que les autres. Ses ongles sont vernis, ses cheveux coiffés consciencieusement, elle est maquillée et mise en valeur, avec des accessoires « modernes ». Elle est dans la même continuité esthétique que les autres sessions, la seule caractéristique différenciante étant son âge. C’est la vidéo dont le retour négatif est le plus notable (proportionnellement au nombre de vues et de retours exprimés par les pouces en l’air ou en bas) et qui totalise le moins de nombre de vues. Là, je me dis qu’il peut être intéressant de se demander ce qui dérange davantage le public dans la vision de cette scène. Les commentaires de la vidéo étant désactivés, il ne s’agira ici que d’émettre des hypothèses.

D’accord, la session de Janet fait partie des dernières à avoir été postées : ça peut avoir empiété sur le degré d’intérêt du public. On note quand même que d’autres sessions sont postées plus tard et continuent de comptabiliser plus de vues et de réactions positives, ce qui nous amène à considérer l’hypothèse plus directement liée au contenu de la vidéo en lui-même : l’âge de cette femme provoquerait la gêne ou le rejet, par une partie du public, de sa capacité à continuer d’éprouver du désir et de jouir, d’être sexuellement active.

De grâce, vas-y Frankie c’est bon

Mais les choses commencent à changer ! La preuve en images avec la série magique et visionnaire Grace & Frankie, très appréciée sur Netflix. Produite et écrite, entre autres, par l’une des productrices de Friends (Marta Kauffman), la série met en avant les aventures de deux héroïnes septuagénaires un peu barrées, dont l’une d’entre elles est incarnée par la superbe Jane Fonda [spoiler alert dans la suite de l’article].

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Elles sont mères et grand-mères, oui, mais elles continuent de rire à en pleurer, de prendre soin d’elles, de sortir, de baiser, de boire, de faire des conneries impulsives parce qu’elles n’ont pas le monopole de la sagesse. Et si, la série prend en compte le fait que c’est pas un train de vie facile à supporter physiquement parfois. Grace & Frankie ne prétend pas évincer la réalité indéniable que représente l’instabilité de la santé à cet âge : au contraire, elle s’en fait aussi porte-parole et la tourne en dérision. On désacralise. Et on se marre, vraiment.


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Là, on y aborde la sexualité des seniors sans mépris. On parle d’homosexualité entre retraités, de tromperies, de masturbation, de plaisir (le tout sans contenu véritablement explicite, ce n’est pas l’objectif). On y comprend aussi combien le marché du sexe écarte et rejette ces femmes qui, pourtant, auraient bien besoin de lubrifiants et sextoys adaptés à leur condition physique !  Bref, c’est un succès populaire qui conjugue enfin, sans rien de glauque ni dérangeant, plaisir avec papy et masturbation avec mamie.

Alors on en conclut quoi ? Ben que Mamie est un être humain, avec tout ce que ça implique de joli et de moins joli. Et il s’agirait que l’on accepte de la considérer dans son entièreté, avec ouverture d’esprit et bienveillance, sans lui accorder seulement le bénéfice de l’esprit sage et des remèdes contre la grippe. Prenons en compte la réalité de son corps qui n’est pas seulement ridé, affaibli : il est encore vivant, bien vivant et entre dans le cadre d’un érotisme qui a sa place dans la société. Alors oui, mamie peut mouiller, sucer, jouir et elle en a bien le droit.

Angélique
Toute déviance est relative.

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Mamie aime tricoter. Se mettre des doigts aussi.

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