Après #BalanceTonPorc, #MeToo et plus récemment l’interview d’Adèle Haenel pour Mediapart, la libération de la parole des femmes mais surtout l’écoute de ce qu’elles ont à dire sur les sévices qu’elles subissent ou ont subi a une résonance dans la société. Il est désormais entendu de tous.tes que la relation hommes / femmes a de nombreux socles toxiques qui incommodent, discriminent et violentent les femmes. Cependant, les effets réels de moments révolutionnaires s’évaluent sur un temps long et aujourd’hui on compte encore plus de 114 féminicides depuis le début de l’année 2019, comme l’ont rappelé de manière superbement poignante les FEMEN lors de leur action “Plus écoutées mortes que vivantes”. On est en droit de se demander si la relation hétérosexuelle cis-genrée qui semble si problématique peut encore être compatible avec un engagement féministe, pour qui souhaite rester cohérente avec ses valeurs ?

Le féminisme post #MeToo questionne les fondements du mécanisme des relations hétérosexuelles

Dénoncer le patriarcat et ses effets, c’est mettre en branle toute une structure organisée de société depuis des millénaires. C’est remettre en cause la propre éducation que nous avons reçue, nos codes culturels, des valeurs qui nous ont été inculquées dès la petite enfance, des imaginaires, jusqu’à la musique qu’on écoute, et surtout la domination institutionnelle dont bénéficient les hommes.

En disant stop aux situations de violence et abus que subissent les femmes au quotidien dans l’espace privé et public, nous indiquons aux hommes que les clichés de la masculinité virile avec lesquels ils se sont partiellement ou totalement construits sont des virus dans l’ordinateur de la société et que nous ne souhaitons plus en être infectées.

Nous remettons en cause leur domination, leur sentiment de puissance, leur regard sur les femmes et jusqu’à leur propre sexualité. C’est un travail de longue haleine qui demande une remise en cause en profondeur pour la gent masculine, mais également la féminine.

photo avec le hashtag #MeToo

Dans le jeu de l’amour non hasardeux des relations hétérosexuelles, toute la séduction est basée sur le modèle du chasseur qui saisit sa proie, de l’homme qui part à la conquête de la femme, du dominant qui attrape la personne dominée. Un jeu auquel participe amplement les femmes, car rappelons tout de même que toutes les relations hétérosexuelles ne naissent pas sans consentement, et encore heureux !

Quand nous affirmons donc que nous ne souhaitons plus être soumises aux diktats sexistes, que nous voulons être maîtresses de notre désir, que nous ne contenterons plus d’être des proies, mais pouvons aussi être des êtres dominants, c’est toute une vision de la relation hétéro que nous questionnons.

Dernièrement, un article de Slate concluait qu’entre le couple et ses convictions, une féministe hétéro aurait du mal à avoir les deux, car la réalité du ménage ne concorde pas encore avec les idéaux féministes. Le média partage également une donnée d’enquête de l’Insee en 2018, qui indique que trois quarts des tâches domestiques sont encore effectuées par les femmes dans un couple. Concrètement, notre combat féministe est en train de demander aux hommes – donc aux dominants sociaux – de perdre des privilèges, de partager le pouvoir, d’être empathiques et donc de sortir de leur position confortable. Osons le dire, cela ne sera possible massivement, que s’ils y voient leur intérêt.

Rappelons-nous que nous vivons dans un monde capitaliste, qui nous a biberonné à l’idée qu’il faut s’accomplir individuellement, qu’il faut gagner plus que les autres, en avoir plus que les autres, pour réussir et être le plus puissant. Dans un monde avec un tel système de valeurs, il n’est pas aisé d’expliquer qu’être celui qui domine et écrase une partie de la société est un concept has-been. Pour cela, il va falloir le prouver. C’est là que les femmes hétérosexuelles féministes ont un travail important de cohérence entre les luttes revendiquées et les actes menés.

Ne plus aimer les hommes non féministes pour vivre en accord total avec ses valeurs

Etre féministe et vouloir une société d’hommes féministes, cela implique une responsabilité chez l’homme comme la femme, qui doivent tous deux s’interroger sur leurs schémas relationnels. Du côté de la femme, on ne peut se revendiquer féministe et engagée, mais continuer de valoriser plus facilement des profils d’hommes qui vont à l’encontre même des principes qu’on défend. Il existe déjà des hommes respectueux, attentifs, attentionnés, aimants et peu voire pas toxiques. Encore faut-il réellement s’intéresser à eux également. Se laisser attirer par un homme qui prend le temps de nous séduire et s’intéresse vraiment à nous, prend le temps de nous connaître, de nous écouter et même de développer une amitié avec nous, plutôt qu’à celui qui nous fait du rentre-dedans en soirée et par lequel on se laisse prendre parce qu’il est “beau gosse” et que ça flatte avant tout notre ego. Car le combat féministe se joue également dans cette cour-là désormais : ne plus cautionner nous-mêmes la masculinité toxique, en ne lui permettant plus de gagner notre désir. Si un homme sexiste continue d’arriver à séduire de nombreuses femmes, pourquoi se mettrait-il à changer ? Tant que les vieilles recettes fonctionnent, il n’y a pas de raison de les modifier. Nos paroles n’auront réellement un poids que si nos actes prouvent également notre désaccord.

Photo de deux feministes avec deux hommes

Les relations se construisent ensemble. Dans la sexualité et en amour, c’est une composition à deux, où chacun des membres du couple joue ses propres notes. Vouloir des hommes plus féministes ou moins sexistes, c’est aussi s’engager à tourner le dos à ceux qui ne le seraient pas.

On ne peut scander “à bas le machisme” et continuer de désirer ardemment les hommes qui en ont les attributs. Si le féminisme souhaite qu’un nouveau rapport de force s’installe dans la société, il faut que nous acceptions aussi d’œuvrer pour la déconstruction de nos propres désirs.

“Pourquoi est-ce que je tombe toujours amoureuse des connards ?”. Cette phrase classique des femmes, doit pouvoir ne plus exister dans la bouche d’une féministe. Facile à dire et difficile à faire, me direz-vous. Ça arrive aussi de croire qu’on est tombées sur un “bon mec” et de finir par réaliser qu’il agit comme un porc et de finir par souffrir. Oui, mais nous savons toutes qu’une femme peut avoir tendance à toujours se sentir attirée par le même type de mecs, en sachant d’avance que ça ne peut justement pas marcher avec ce type de mecs, et qu’il a justement le profil typique de celui qui fera souffrir. Combien d’entre nous ont également déjà entendu des mecs se présenter comme féministes ou soutenant la question féministe et continuer par ailleurs d’avoir une attitude ou des propos qui montrent tout le contraire ? Un exemple dans la pop culture, c’est le mari de Kate Foster dans la série Netflix Workin Moms, Nathan Foster, qui soutient sa femme dans tout ce qu’elle fait globalement, partage les tâches ménagères et semble assez féministe au début, mais qui montre des signes de jalousie et d’énervement, quand elle a une promotion au boulot qui lui demande un déplacement et donc qu’il doit garder seul leur enfant, sachant qu’elle gagnera désormais plus que lui. Il s’énerve également parce que lui ce qu’il veut c’est qu’elle lui donne un deuxième enfant. Il la renvoie donc à son rôle avant tout de mère, la fait douter d’être une bonne mère et penser qu’elle est potentiellement monstrueuse de penser d’abord à son ascension professionnelle. Pour l’homme féministe, on repassera.

C’est là que se pose la question de la possibilité réelle d’arriver encore à se projeter dans une relation avec un homme, quand on est une féministe hétérosexuelle. En effet, si un changement réel de paradigme ne s’opère pas chez les hommes, que le travail profond de conscientisation et remise en cause de cette domination machiste est trop difficile pour eux dans leur majorité (ou trop peu avantageuse pour être vue comme une nécessité), il peut devenir inévitable que les femmes féministes prennent un tournant radical et leur tournent totalement le dos, dans un élan d’instinct de survie psychique, et pour coller véritablement à leurs convictions.

Si la zone de confort dans laquelle se situent les hommes, qui fait du mal à de nombreuses femmes, reste telle quelle, et qu’en parallèle les femmes féministes ont de plus en plus de mal à supporter cet état de fait, alors il va devenir impossible d’allier féminisme et relation hétérosexuelle. Il ne serait pas étonnant alors que les femmes se tournent de plus en plus vers des amours féminines. Ce qui serait peut-être le stade de conscience le plus élevé, une situation plus saine pour chacune et un moyen d’être pleinement en accord avec ses positions féministes. Et alors, seulement là quand les hommes verront que le machisme n’a plus aucun intérêt de séduction, ni d’intérêt relationnel tout court, seulement là prendront-ils peut-être massivement la mesure de la situation et admettront qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner, à rester dans l’ancien système de pensée.

Les chiennes ne font pas les chattes. J'oscille entre les deux.