On ne peut pas dire que l’on connaît réellement les femmes avant d’avoir passé du temps avec elles dans une cabine d’essayage, enfermées dans deux mètres carrés, à l’abri des regards et des oreilles qui traînent. Lorsqu’elles  font tomber la chemise et que les langues se délient. Je vous partage aujourd’hui mon expérience de vendeuse dans une marque de prêt-à-porter et ce que les différents échanges intimes avec mes clientes m’ont appris sur les femmes, leur corps, leur couple, leur histoire, leurs blessures…

Bien plus qu’une vendeuse, une thérapeute de la fringue !

Il y a sept ans, en même temps que je finissais un master de communication, je faisais des extras en tant que vendeuse-cabine chez Etam, j’ai été témoin de beaucoup de réactions, réflexions et émotions pendant les essayages avec les clientes. Je comprendrai plus tard que ce job était un très bon entraînement pour l’expérience que je vous raconterai dans le second épisode, lorsque je travaillais en tant que vendeuse de robes de mariée. Loin de n’être qu’une simple aide à l’habillage, j’ai joué le rôle d’une vraie mentaliste devant jongler entre les envies des clientes, ce qu’elles me demandaient et ce qu’elles ne disaient pas… ou à demi-mot.

Si je pensais être parfois sévère envers moi, mon corps, j’étais très loin d’imaginer ce que j’ai pu entendre en cabine. Ce qui était d’autant plus violent quand mon rôle était de les embellir en un temps record, les aider à se trouver plus jolies, leur trouver des vêtements qui les aideraient à s’assumer. J’étais parfois face à des montagnes de détestation, des egos ratatinés. Piétinées parfois par des gens qui se trouvaient de l’autre côté de la cabine, des mères, des amies ou petit-ami pas très « fute-fute ». J’étais parfois frustrée en les laissant repartir du magasin avec la sensation que ma mission n’était pas accomplie, que mes clientes sortiraient du magasin et retrouveraient leur train-train quotidien, leur tristesse et que je n’avais rien pu faire pour les aider.

En m’apprêtant à vous raconter leurs histoires, j’ai comme le sentiment de rompre un accord de confidentialité, une sorte de secret de la vendeuse tacite. Et à la fois ,comme il n’en existe pas dans le code de déontologie des vendeuses, je me dis que c’est presque un devoir citoyen que de vous partager mon expérience, ce que j’ai appris sur les femmes, leur rapport à leur corps. Vous vous reconnaitrez peut-être dans ces destins, vous détesterez peut-être ces femmes ou elles vont vous émouvoir…

En tant que vendeuse de prêt-à-porter, on pourrait se dire que ma mission se limitait à aller chercher des pantalons dans une taille différente, débarrasser les cabines et ranger les vêtements. Pourtant, je suis rentrée dans l’intimité très profonde de certaines femmes, parfois sans le vouloir ou en prenant conscience après coup.

Au jeu du dégraffage de soutien-gorge, les confidences se font entre deux regards croisés dans le miroir. Loin d’être invasive, je suis plutôt du genre à ne pas relancer les gens quand ils se confient, par pudeur et non par manque d’intérêt, mais par désir de ne jamais paraître voyeuriste. Pourtant, on m’a toujours gratifié de la qualité d’être une bonne oreille, de savoir écouter. Je crois tout simplement que c’est parce que j’aime sincèrement les gens, les femmes, que j’ai une réelle bienveillance et reconnaissance envers les inconnues qui s’ouvrent à moi et que cela doit se ressentir.

Me voilà donc à 20 ans, vendeuse spécialisée « relooking » chez Etam. C’était certes un job étudiant, mais c’était néanmoins mon premier CDD et je prenais mes tâches très au sérieux : je participais aux compte-rendus chiffrés de ma boutique, tenais la caisse, faisais les fermetures, fidélisais mes clientes pour qu’elles reviennent. Certaines m’ignoraient clairement mais généralement on rigolait, on parlait surtout . On parlait beaucoup.

« Quoi ? Un 40 ? Mais non pas vouuuuus, vous faites du 36 »

Dans les cabines, en sous-vêtements et devant le miroir, le dialogue entre cliente et vendeuse s’articule en grande majorité autour du corps de la cliente, ou plutôt ce qu’elle pense de son apparence physique. Trop ronde, trop mince, sans forme, avec des vergetures, avec trop peu de poitrine, trop de poils… rares sont les femmes qui n’exposaient aucun complexe physique et qui s’assumaient exactement telles qu’elles étaient. Pourtant, leurs jugements me semblaient si erronés, et j’avais beau leur dire à quel point elles étaient belles (que je me serais damnée pour leur ressembler parfois), le reflet qu’elles avaient devant leurs yeux ne les satisfaisait pas. Je découvrais qu’énormément de femmes mènent une bataille, parfois assez féroce, avec leur corps. 

En revanche, certaines étaient très sûres d’elles, jusqu’à avoir l’audace de faire preuve de fausse modestie. Elles me demandaient une taille 40 quand elles savaient très bien qu’elles faisaient un petit 36 pour le simple plaisir de m’entendre leur dire, devant d’autres clientes parfois plus rondes :

« Quoi, un 40, mais non pas vouuuuus, vous faites un 36 ».

Je ne rentrais jamais dans leur jeu. Faire un 40 ou même un 46 n’est pas une honte. Les plus belles femmes que j’ai pu voir passer au cours de cette période ne faisaient pas une taille mannequin, ça je peux vous le garantir. 

Mais c’est aussi pendant ce job que j’ai eu le plus de fous rires avec des inconnues. Certaines clientes jouaient vraiment le jeu du relooking, me donnaient clef en main et budget avec pour qu’on leur refasse une petite garde-robe à base de deux ou trois tenues basiques. Et comme ce n’était pas une réussite du premier coup, il fallait tâtonner, essayer plusieurs choses, et parfois on en rigolait car c’était un travail d’équipe rigolo. Certaines clientes étaient vraiment des amours, je les conseillais comme si elles avaient été mes meilleures amies, mes sœurs, mes mères. Elles étaient parfois enfermées dans une telle routine de vie que le simple fait de prendre du temps pour elles, de changer de garde-robe était un luxe. Elles venaient ici comme si elles arrivaient dans un spa cinq étoiles et cela rendait ma tâche d’autant plus gratifiante. Quand elles repartaient avec une tenue qui leur plaisait, qu’elles nous remerciaient avec un sourire à mille dents on se sentait vraiment utile.

Au cœur de problèmes de famille parfois très douloureux

Je me souviendrai toute ma vie de Chloé, en classe de terminale, qui était venue avec sa maman un samedi. « Chloé a perdu 15 kilos cette année » me confie sa mère de but en blanc avant même que je fasse connaissance avec sa fille. En regardant Chloé, je comprends tout de suite qu’elle souffre de TCA (trouble du comportement alimentaire).  Malheureusement, je suis familière avec les victimes de TCA pour en avoir dans mon entourage proche, il va donc falloir que je marche sur des œufs pour ne pas la brusquer. S’adresser à un adulte malade n’est pas pareil qu’une jeune cliente de quinze ans. Arrivant dans la cabine avec quelques débardeurs, petites jupes aux genoux et sandalettes, Chloé me dit cash qu’elle ne veut rien essayer qui ne cache pas l’intégralité de ses bras, pas de dos nu, pas de jupe ou short et rien de couleurs. Je m’exécute mais rien de ce que je lui propose pendant trente minutes ne lui convient, je suis à la fois décontenancée et peinée par la maigreur de cette jeune fille qui finit par me hurler dessus en me traitant d’incapable. Sa mère ouvre le rideau et me demande ce qu’il se passe, elle regarde sa fille qui était en petite culotte et se met à fondre en larmes.

 « Qu’est-ce que tu es en train de te faire à toi même » ? 

Chloé se met à pleurer. Je suis gênée mais bizarrement, aucune des deux me fait comprendre qu’il faut que je parte, au contraire.  Au risque de paraître ridicule, j’ose ouvrir la bouche, je n’en peux plus, tout ça est trop dur :

« Chloé, tu es magnifique. Je ne sais pas pourquoi tu as perdu du poids cette année, cela ne me regarde pas. Ton corps est ton ami, pas ton ennemi. C’est ton matériel de vie, celui qui t’accompagnera tout le temps. Aujourd’hui personne n’est là pour te juger, mais tu ne vas pas passer l’été sans t’habiller hein ? On ne règlera pas tous les tracas que tu as aujourd’hui mais j’ai envie que tu sèches tes larmes et que tu me montres tes jolis yeux. Mais regarde ce vert que tu as, tiens je sais, je vais t’apporter quelque chose. »

Je pars chercher une petite robe vert d’eau, tout en transparence, avec des sequins, des nœuds et des jolies nuances de couleurs. Contre toute attente, Chloé accepte de l’enfiler et se remet à pleurer en me disant :

 « J’avoue, elle est belle, on peut la prendre maman ? Mais je suis fatiguée. Est-ce qu’on peut rentrer ?»

En se rhabillant, la jeune fille m’avait confié que son chéri du lycée l’avait quitté brutalement plusieurs mois de cela, car elle avait pris plusieurs kilos et que ça le dégoutait de sortir avec elle. Choquée et tellement peinée, je lui rappelais que rien ni personne ne méritait qu’on se fasse du mal pour elle. Que si cet homme qui n’en était pas encore un, était capable de la quitter pour cette fausse excuse alors il lui avait rendu un immense service. Je pense que ce jour, Chloé s’est plus confiée que chez un psy ou un médecin, car je n’allais pas être là pour la forcer à quoi que ce soit. J’ai revu Chloé trois semaines après pour acheter des maillots de bain, ce fut compliqué mais on a trouvé, ensemble.

On ne s’habille pas pour soi, on s’habille pour les autres

Je me suis rendue compte que rares sont les femmes qui s’habillent pour elles-mêmes. Ce que l’on porte est un marqueur social, envoie un message clair. On s’habille pour le travail, pour un rendez-vous, pour son conjoint, pour sa famille. On s’habille avec un certain budget, avec des codes sociaux, pour des occasions. Tout ça, ce sont des facteurs à prendre en compte à chaque fois qu’une cliente nous demande notre aide, bien qu’ils soient parfois insidieux. Il y a les éléments que l’on décèle à première vue, ceux que l’on apprend en cabine et ceux que l’on ne nous dira jamais. Il faut trouver l’équilibre entre la révélation du vrai soi et la révélation que l’on est prête à assumer auprès de ses proches et de son travail. Je me souviens d’une jeune femme très belle qui est venue un jour, Sonia, elle venait de déposer ses enfants à la crèche. Elle était négligée, l’air fatiguée et pas maquillée, portait un jogging, des baskets vraiment usées et un voile. Elle m’a dit être excitée comme une puce car dans quatre mois, elle passerait le réveillon avec ses copines, car son mari serait en famille avec leurs enfants en Tunisie. Une aubaine pour Sonia, ancienne teufeuse, me raconte-t-elle, qui a un peu mis sa vie entre parenthèses pour s’occuper de sa famille. Elle me demande de la faire devenir une star d’un soir, voulant essayer toutes nos robes à sequins, les talons, les foulards et les bijoux. On s’est amusées pendant une heure à la transformer en Beyoncé des milles et une nuit. Elle dansait dans la cabine, sortait jusqu’aux miroirs en mode défilé de mode, se prenait en photo avec son smartphone. Elle n’arrêtait pas de répéter :

« Mais qu’est-ce-que je fais, on va me traiter de p****. Oh et puis je m’en fiche !».

A la fin de nos essayages, elle m’avoue que la sœur de son mari sera au réveillon avec elle, tel un chaperon, et qu’elle ne pourrait rien me prendre de tout ce qu’on a essayé car elle n’assumerait jamais en fin de compte.

Confidences pour confidences

Mais il se passait aussi des choses absolument incroyables, comme ce qu’il s’est passé avec cette cliente : Françoise. En la voyant débarquer dans le magasin, j’ai compris en un coup d’œil que Françoise n’avait ni besoin de moi pour l’aider à choisir ses vêtements, et que la marque pour laquelle je travaillais n’était pas non plus l’endroit où elle s’habillait généralement. Cette dame d’une cinquantaine d’années était d’une grande classe, on aurait dit Catherine Deneuve en brune, mais son regard était empreint d’une grande tristesse. Une semaine, elle est venue me voir 3 fois de suite, dépensant de très grosses sommes en boutique, achetant les articles en double, en triple. Elle me forçait à prendre ses pourboires, bien que je répétais n’avoir pas le droit de les accepter. Elle compensait quelque chose c’était évident, et un jour, je finis par savoir quoi. 

Françoise me raconta qu’elle avait perdu sa fille qui voyageait avec son fiancé sur le vol Rio- Paris, quatre ans plus tôt et qu’elle ne s’en remettait pas. Physiquement, j’étais son sosie, c’est la raison pour laquelle elle s’était attachée à moi. Son mari lui avait interdit de revenir, s’inquiétant pour sa santé mentale. J’étais bouleversée, je n’ai pu m’empêcher de la prendre dans mes bras malgré la présence de ma responsable.

Je suis partie en réserve prétextant devoir étiqueter des articles et j’ai pleuré pendant quinze minutes comme une enfant. Son récit m’avait bouleversé, je m’étais imaginé disparaître et comment ma mère aurait réagi, je me suis dit que ça n’arrivait pas qu’à la télé. Qu’il y avait réellement des gens, là tout autour de nous, qui avaient perdu leurs enfants dans le vol Paris-Rio, mais aussi dans un accident de voiture, des attentats, un cancer foudroyant et qui essayaient de survivre malgré ça. 

Ces trucs que seules les vendeuses voient que vous ne voulez pas savoir 

N’avez-vous jamais eu envie de demander à votre esthéticienne les pires horreurs de clientes qu’elles aient pu voir ? Moi c’était mon vilain petit plaisir. Quand j’allais chez l’esthéticienne, je demandais souvent aux praticiennes les détails les plus graveleux de ce qu’elles aient pu expérimenter en cabine. Je regrettais généralement de suite mon audace d’avoir osé poser la question, car celles-ci se lâchaient et me racontaient tout, du sexe sale aux pieds noirs, des aisselles pas lavées, aux fessiers mal essuyés. Une fois que j’ai été vendeuse, j’ai été victime de ces femmes, parfois très propres en apparence. Depuis j’ai arrêté de poser ces questions à mes esthéticienne car je me suis retrouvée moi aussi en première ligne. Je ne compte pas le nombre de fois qu’on nous a laissé des protections hygiéniques dans les cabines, que l’on m’a rendu des pantalons souillés, des t-shirts plein de sueurs ou de maquillage. 

Le pire du métier c’est cela, et avoir l’impression que certaines clientes nous prennent pour leur porte-manteau. Elles débarquent avec l’intégralité de la boutique sur le bras, essayent tout pendant 3 heures et ne prennent rien. Elles sortent de la cabine et vous balancent tout à la figure sans vous regarder. Être vendeuse c’est aussi être confrontée à la notion de respect parfois très limitée de certains individus.

Et puis il y a le sujet des voleuses, parce qu’il y en beaucoup plus que ce qu’on imagine ! Celles qui piquent des trucs et les mettent dans leur culotte, ou dans leur soutien-gorge, pour que le vigile n’ait pas le droit de les fouiller. Qui ont des visages d’anges et qui piquent pour trois-cents euros de marchandises en un temps record, j’en ai vu plus que de raison. Alors on s’y colle, telles des contrôleuses aériennes aux portiques de sécurité. Je vous passe l’humiliation quand elles planquent des boucles d’oreilles dans leur string, qu’il faut leur confisquer et qu’on ne sait pas quoi en faire après parce qu’évidemment on ne va pas remettre ça en rayon… Une fois, l’une d’entre elles m’a dit « du coup si vous ne les remettez pas, je peux les garder ? » !

Une expérience humaine enrichissante qui mérite d’être vécue

Avoir été vendeuse a changé ma vision du travail. Non seulement, c’est très dur physiquement, mais on ne rend jamais compte à quel point le bon contact avec les clients est super important. Je prends désormais un grand soin d’être la cliente parfaite à chaque fois que je passe le pas dans un magasin ! Sans plaisanter, cela reste une expérience indescriptible, que je conseille. Cela permet de prendre confiance en soi, de sa capacité à aider les gens par des petits gestes, des petites attentions, mais surtout d’aiguiser notre sensibilité et notre écoute des autres. Car il faut le dire, si beaucoup de clientes ne vous regardent même pas dans les yeux en arrivant aux cabines, on lit en elles dès que la chemise tombe, ce qui nous permet d’en savoir parfois sûrement plus qu’elles n’en savent sur elles-mêmes.

Dans le prochain épisode, je vous raconterai ce que j’ai appris de ma seconde expérience, cette fois en tant que vendeuse de robes de mariée.

Toutes ces anecdotes étant réelles et par mesure de confidentialité, tous les noms ont été remplacés.

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Je travaille dans la communication le jour et vous parle de sexe la nuit. Les relations humaines me fascinent autant que la peinture, l'écriture et la psychologie. On dit de moi que je suis drôle, que j'ai un bon coup de fourchette et sale caractère. Moi, je crois surtout que les femmes sont sacrées, que Dieu existe et que la vie est belle. Car elle a toujours beaucoup plus d'imagination que nous.