Dans la rue, sur papier et sur son compte Instagram, Underthndr dessine des clitos partout, utilisant un humour décalé pour transmettre un message féministe et positif. Ses clit’ sont des petits personnages qui parodient des personnages de la pop culture connus de tous-tes, à l’image “d’Aretha Franklit” ou “Mariclit Monroe”. Une chouette façon de faire de la pédagogie sur l’apparence et l’existence du clitoris, cet organe uniquement dédié au plaisir sexuel féminin.

Aretha Franklit d'Underthndr ©
Underthndr ©

Peux-tu nous en dire plus sur la personne qui se cache derrière le compte Underthndr ?

Je suis une femme blanche de 31 ans. J’habite à Lyon depuis dix ans environ. Je suis sociologue de profession (pour l’instant je préfère séparer ma pratique artistique de mon métier, d’où mon pseudo Thunder 🙂 mais mes réflexions croisent beaucoup ma pratique artistique). Je suis féministe. Il y a plein de choses à changer dans ce bas monde, mais étant femme, j’ai choisi de me battre contre ce que je connais, dont je fais l’expérience au quotidien : la violence de beaucoup d’hommes et les inégalités hommes/femmes.

Je me reconnais particulièrement dans les féminismes dits intersectionnels. Je trouve que dans nos sociétés occidentales, nous avons beaucoup de mal à penser la diversité et je pense que c’est à la base de nombreux problèmes que nous traversons.

Je me sens aussi écoféministe (Starhawk est un de mes livres de chevet préféré). Depuis mon enfance, je baigne dans l’imaginaire des sorcières. J’ai appréhendé ce monde-là avec un livre drôle et complètement décalé (si ça t’intéresse : Le Grand Livre Pratique de la Sorcière en 11 Leçons). Ce livre pour enfants m’accompagne depuis des années. Il est très subversif. Je crois que ça aussi bien marqué ma pratique artistique que ma manière d’appréhender mon engagement féministe : j’essaye d’aborder des sujets sérieux sur le ton de l’humour (sauf l’excision, pour moi y’a pas matière à rigoler là-dessus).

Cela fait-il longtemps que tu dessines / fais du street art ?

J’ai commencé le street art, il y a un peu moins d’un an, un peu par accident. J’ai voulu jouer les romantiques en écrivant un bout de Boris Vian dans la rue d’un garçon que je convoitais. J’ai fait simple, j’ai acheté des poscas 1 Posca est une marque de marqueurs peinture. Je suis sortie la nuit. J’ai tourné un long moment avant d’oser écrire sur un mur. Puis, je me suis lancée. Une fois avoir sauté le pas, j’ai eu envie de taguer partout. (j’ai compris pourquoi certain.es écrivent leur blaze à tous les coins de rue). Je me suis dit : tant qu’à taguer partout, autant faire politique !

Mariclit Monroe d'Underthndr ©
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Puis j’ai pensé aux clitos ! Juste avant, j’avais commencé à suivre la mini-série de la Clit Révolution. J’avais vu toutes ces femmes engagées pour démocratiser ce petit alien dont on ne connaissait pas vraiment l’existence avant la première modélisation. Je me suis dit, la rue c’est parfait pour sensibiliser les gens et j’ai commencé à faire des clits tous moches sur les distributeurs de préservatifs. Avec le temps, j’ai réalisé que ça ressemblait à un petit bonhomme. J’ai commencé à faire des personnages, puis des jeux de mots, etc.

En fait, j’ai grandi dans un milieu artistique sans vraiment avoir appris à dessiner à proprement parler. Ma mère est très créative et travaille la matière, mais ce n’est pas son métier principal, j’ai deux oncles qui dessinent très bien, des cousins aussi, notamment un qui graffe bien. Je dessinais un peu avec mon grand-frère quand j’étais petite, mais à part des sorcières, je n’ai pas appris à dessiner grand-chose ! D’ailleurs ça vient surtout de lui le côté street. Dans les années 90, c’était un rappeur du 94. Il graffait aussi. Je passais des heures enfermées avec lui à le regarder dessiner et à écouter ses sons.
J’ai toujours gribouillé un peu mais c’est avec les clits que j’ai appris à dessiner. Comme je ne suis pas une grande dessinatrice, les feutres types poscas (acrylique) c’est parfait. On est beaucoup dépendant des surfaces mais on peut se rater, repasser par-dessus, etc. Pour commencer, je trouve que c’est beaucoup plus facile que la bombe par exemple. Personnellement, j’aime bien les Molotow. Les couleurs sont très belles.

Avec toi, on découvre le clito sous toutes les formes parodiques possibles, c’est rigolo ! Comment t’es venue cette idée ?

Quand j’ai vu la première modélisation de clit, c’était avant la Clit Révolution, en 2018 peut-être. J’ai été choquée.

Je me suis dit : je le savais, dans mon corps je l’avais senti, on nous a berné.es avec ces histoires d’orgasme vaginal/clitoridien. Ça m’a mise en colère. Je me suis dit : déjà en tant que femme, ce n’est pas évident de trouver le plaisir, mais si en plus les scientifiques nous racontent n’importe quoi, ça nous met des bâtons dans les roues. C’est valable aussi pour les hommes hétéros. Comment peuvent-ils donner du plaisir à leur partenaire s’ils ne savent même pas où est le clitoris ou s’ils en connaissent une infime partie ?

Avec la Clit Révolution, j’ai compris l’enjeu de diffuser massivement la forme. Je pense qu’il suffit de voir la forme pour comprendre comment le plaisir féminin fonctionne. Pour moi c’est un outil pédagogique. La première modélisation, ça a été quelque chose de super puissant. Y’en aura peut-être d’autres encore, mais celle-là, elle permet de faire un énorme bond en avant, de détruire plein de mythes associés au plaisir féminin. Je me suis dit, il n’y a pas mieux que la rue pour diffuser cette forme. Avec un simple dessin, on peut faire passer le message.

Les murs sont remplis de pénis. On s’est habitué-es à en voir partout. Ça ne choque personne. Pourquoi pas des clits ?

L’idée avec les jeux de mots, c’est d’associer des références partagées à la forme du clit, pour que ça reste dans les esprits. Après, j’essaye de faire en sorte que chaque personne puisse s’y retrouver. Chaque clit est différent.

Stephen Hawklit d'Underthndr ©
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J’inclue aussi les trans, les hommes. Avec Anaklit Skywalker, c’est un peu l’idée que j’essaye de faire passer : cet homme qui réalise qu’il veut se transformer en femme. Y’a des hommes qui sont femmes la moitié du temps ou un soir par semaine. Y’a aussi des femmes qui se sentent masculines, d’autres qui ont un clitoris mais se sentent hommes. Y’a des femmes qui aiment les femmes, d’autres qui aiment les hommes, certaines les deux. Y’a des femmes noires, métisses, asiats, orientales, blanches, y’a les femmes handicapées, etc. Ce n’est pas exhaustif, mais j’essaye d’élargir au maximum les possibles. Je vais très loin aussi et je comprends que ça puisse être discutable, mais mon idée c’est de ne surtout pas essentialiser le clitoris. L’associer uniquement à l’hétérosexualité ou au genre féminin. Je veux rester démocratique, que tout le monde se sente représenté.

Penses-tu qu’aujourd’hui il y ait encore besoin de démocratiser le clito auprès des personnes qui en ont un,  et pourquoi ?

On a fait un grand pas avec les nouvelles modélisations mais je pense qu’il y a encore du boulot ! Je le vois quand je dessine dans la rue. Souvent les gens s’arrêtent et me demandent ce que c’est parce qu’ils ne reconnaissent pas la forme. Des hommes souvent, mais des femmes aussi. D’un côté, c’est super, en même temps que je dessine je peux sensibiliser les curieux.ses. D’un autre côté, cela prouve aussi qu’il y a encore beaucoup de méconnaissance, qu’il faut continuer à diffuser cette forme, la rendre visible. Continuer les recherches scientifiques aussi, car à mon avis, on n’a pas encore tout bien compris du plaisir féminin.

Et toi, si tu devais représenter ta vision de ton clito avec l’un de tes dessins, lequel choisirais-tu et pourquoi ?

C’est difficile d’en choisir un !! En fait, ça dépend des moments. Ça peut être Klit Bill quand j’ai mes règles et que je me sens grognon. Pendant le confinement, je me sentais comme ce pauvre Clitovid XIX, enfermée et sous l’emprise des réseaux sociaux. Pendant les Césars, j’étais écœurée et je me sentais plutôt du côté du Polansklit. En début d’année, avec le compteur des féminicides, je me sentais Clit Eastwood. Tout dépend des moments mais je crois quand même avoir un faible pour Princesse Mononoklit ! Je trouve que c’est une belle figure émancipatrice pour les femmes.

Mononoklit d'Underthndr ©
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Qu’aimes-tu le plus dans le métier d’illustratrice et qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi ?

Ce que j’adore avec le dessin, c’est qu’on n’est pas obligé.e d’utiliser des mots. On peut faire passer des idées fortes en se passant de grands discours. Ça enferme moins l’interprétation. On peut y voir ce qu’on veut. D’ailleurs, chaque personne réceptionne les clits très différemment et ça peut venir enrichir ce que j’avais en tête au départ. J’aime bien écrire, et j’ai fait quelques tentatives d’écriture pour présenter mes clits. J’ai réalisé que ça avait tendance à fermer l’interprétation et qu’il valait mieux rester minimaliste avec les mots, quitte à répondre aux personnes qui se questionnent.

Clitorus d'Underthndr ©
Underthndr ©

Pour l’instant, je ne ressens pas vraiment de difficultés. Peut-être parce que ma pratique est récente. Ce n’est pas avec l’art que je gagne ma vie aussi, et ça je pense que ça me permet de ne pas me mettre la pression. Je n’ai pas besoin de dessiner pour manger chaque mois. C’est plus un loisir qu’autre chose. Parfois je n’ai pas le temps d’en faire, ça me frustre. C’est peut-être le seul truc qui m’est difficile pour le moment, accepter de ne pas avoir de temps libre, de ne pas être une artiste à temps complet.

As-tu des projets à venir pour ce compte et que tu aimerais partager ?

J’envisage de mettre les clits en Creative Commons en ligne. Il arrive souvent que des femmes me contactent pour réutiliser mes dessins (en manif, pour faire des t-shirts, etc.). Utiliser les Commons, ça pourrait être un moyen de faire ça, tout en protégeant mes dessins des personnes qui voudraient en faire un business. Je n’ai pas encore eu le temps de le faire, mais c’est quelque chose qui me tient à cœur.

Ensuite, j’ai commencé à travailler avec Klod, une artiste qui utilise du matériel de récup’ pour faire des sculptures. Elle reproduit mes clits en sculpture, à sa manière, en fonction des matériaux et des objets qu’elle récupère. Elle a fait un Clitorus magnifique ! Là elle est en train de bosser sur Klit Bill. Je trouve ça super intéressant de voir mes clits changer de matière. Avec le confinement le projet a été beaucoup ralenti, donc on verra où ça nous mène, mais j’aime beaucoup l’idée.

Retrouvez tous ses super clits sur la page Instagram d’Underthndr !