Autre temps, autres moeurs, à chaque génération sa sexualité qui fluctue et évolue au fil des époques. Fascinées par toutes les questions de sexualité et de nouvelles pratiques, il était tout naturel de s’intéresser de plus près à celles des jeunes d’aujourd’hui. À travers un questionnaire diffusé sur les réseaux sociaux, nous avons essayé de connaître les habitudes et les pratiques de la génération Z, les jeunes né-es après 1997. Si cette génération peut être fière de contribuer à libérer la parole autour de la sexualité, notamment à travers des mouvements de contestations et un néo-féminisme grandissant, certaines appréhensions persistent et d’autres freins émergent au sein d’une société aussi émancipée que contradictoire.

Après les Millennials, la Génération Z

La génération Z regroupe les jeunes gens nés après 97, qui ont aujourd’hui entre 10 et 22 ans. Cette génération est définie par l’ultra-connectivité, elle ne jure que par les réseaux sociaux mais révèle aussi de fervent-es activistes qui peuvent rester prostré-es devant leurs lycées et écoles pour protester contre un nouvel amendement de loi.

Deux autres catégories s’opposent au sein de la génération Z : la Génération du M, la génération du moi. Cette catégorie est sur-connectée, sur-exposée et sur-narcissique, ne jure que par internet et les réseaux sociaux, jusqu’à parfois remettre en cause l’éducation “classique” se rêvant auto-entrepreneur-e de tout ou influenceur-se, avec une ligne ténue entre réalité physique et profil virtuel. Et la Génération du We (génération du nous) est activiste, végétarienne, très empathique et a foi en la société, mais lutte pour que la société et ses dirigeants s’adaptent à leurs valeurs. Cela dit rien n’est figé, et un jeune plutôt We peut aussi être Me et vice-versa… il s’agit plutôt de deux tendances qui se dessinent au sein d’une même génération, particulièrement marquée par ces nouvelles aspérités.

85% des jeunes considèrent que le sexe est un sujet hautement important*

Que le sexe soit important pour les jeunes, “c’est pas nouveau” vous allez me dire. Et pourtant, l’an dernier, la fédération nationale des gynécologues de France a sorti une étude démontrant que les jeunes faisaient moins l’amour qu’avant et un sondage Ifop révélait que les troubles érectiles étaient aujourd’hui aussi fréquents chez les plus de 50 ans que chez les moins de 30 ans. Alors trop de sexe tuerait-t-il le sexe ? Peut-être… à l’heure où le sexe n’a jamais été aussi accessible, on observe un remaniement des acquis et des tabous.

“Nous avons davantage la possibilité de lire sur le sujet, de nous exprimer plus ou moins librement grâce à des personnes inspirantes qui œuvrent pour l’avènement de la parole ! Mais en même temps ce « trop-plein » de sexe présent à outrance dans notre société a tendance à générer l’effet inverse…”

Parole de participante âgée entre 19 et 22 ans, qui s’identifie comme femme cisgenre bisexuelle

Si les plans cul ont toujours existé, ils sont aujourd’hui banalisés. Il y a quelques années de cela seulement, il n’était pas facile d’assumer d’avoir des relations dites légères au risque d’être assimilé à un Vicomte de Valmont, aujourd’hui le plan cul n’est plus honteux quand il est pratiqué entre deux adultes consentants. Cependant, ce n’est pas pour autant que l’orgasme est plus répandu, surtout chez les jeunes femmes. Nos interrogées confessent qu’elles sont très nombreuses à ne jamais avoir connu l’orgasme à part en se masturbant. La masturbation étant une pratique très répandue, selon l’étude Journal of Sexual Medicine, National Survey of sexual health & behaving, à 15 ans, 82,2 % des garçons se sont déjà masturbés, pour 24,9 % des filles, quand 55% des habitué-es estiment le faire régulièrement. Et cela “colle” avec le témoignage de nos interrogé-es qui estiment également que la masturbation est une pratique courante dans leur vie de tous les jours. La masturbation est une pratique totalement normale et naturelle dans le processus de compréhension de son corps et d’apprivoisement de son désir et il n’y a pas d’âge idéal pour commencer . L’enfant se masturbe d’ailleurs dès son plus jeune âge, avant même avoir appris à marcher pour certains.

“On en parle beaucoup plus ouvertement, on teste de nouvelles choses, on a accès à plus de ressources et d’informations, on se décomplexe, on s’informe, on ose ENFIN parler masturbation avec ses copines, les notions de consentement et de bienveillance/bien-être sont très importantes.”

Parole de participante âgée entre 19 et 22 ans, qui s’identifie comme femme cisgenre sans orientation sexuelle définie
deux copines rigoles

Chose intéressante, statistiquement, l’âge auquel les jeunes perdent leur virginité (à savoir, avoir eu une relation sexuelle, et plutôt pénétrante) n’a toujours pas changé depuis 30 ans et se situerait à 17 ans. En revanche, dans les faits, beaucoup de jeunes ont eu des pratiques sexuelles plus précocement. À ce sujet, on les a interrogé sur l’utilisation des sextoys. De ce côté là, 50% n’en n’ont jamais utilisé. Si ceux-ci peuvent s’avérer être un moyen efficace pour s’apprivoiser seul.e.s ,celles et ceux qui en ont utilisé ont tous-tes déjà eu des rapports sexuels avec quelqu’un avant.

Le porno comme principale source d’éducation sexuelle

Youporn, Pornhub, Chaturbate, Redtube… tous ces sites pornographiques sont aujourd’hui accessibles sur smartphones et sont visionnés de plus en plus tôt. Tandis qu’à l’époque de mon adolescence (dans les années 2000), le porno était beaucoup moins démocratisé et beaucoup plus rare, on se passait des disquettes sur lesquelles on enregistrait de courtes séquences de films érotiques et les garçons planquaient leurs magazines porno sous leur matelas.

En exaltant les performances, les rapports de domination récurrents, une certaine vision des femmes, le porno mainstream actuel impose parfois une norme qui peut entraîner des conséquences dramatiques. En effet, La gynécologue Pia de Reilhac témoigne d’une grande détresse de la part de nombreuses de ses jeunes patientes qui n’ont pas de plaisir avec leurs partenaires. Les sexologues français ont déjà lancé l’alerte sur l’influence du porno.

Il faut se rendre à l’évidence, les films porno sont devenus très faciles d’accès et s’ils ne sont pas visionnés en plus d’une solide éducation sexuelle, ils peuvent perdre de leur côté instructif. En effet, plusieurs de nos interrogé-es ont déclaré trouver que les pornos paraissent “fake, obsolètes et parfois dégradants”. Nous ne leur avons pas demandé s’ils-elles regardent du porno réalisé par des femmes, qui tentent d’offrir un nouveau regard sur le porno, de le rendre plus éthique et de lui offrir un peu plus de female gaze.

Mais le porno n’est pas le seul à blâmer. L’ensemble des médias, que ce soit de la simple publicité au cinéma, en passant par les séries, offrent aussi leur vision bien à eux du plaisir, de l’excitation et du coït, avec son lot de caricatures.  Le sexe est ultra présent, mais cela n’encourage pas forcément à passer à l’acte. En véhiculant une certaine vision de la sexualité, l’ensemble des médias, des réseaux sociaux, de l’industrie du porno et de la pop-culture bâtissent finalement des complexes chez celles et ceux qui les consomment, notamment parmi les plus jeunes.

L’effet « Netflix and Chill »

Études à rallonge, emploi du temps surbooké, les écrans qui s’invitent dans le lit… le temps des câlins est aujourd’hui lourdement concurrencé par d’autres activités. Dans une étude parue par le Wall Street Journal,

36 % des 18-38 ans auraient décliné un rapport sexuel, au cours des six derniers mois, pour regarder une série ou Netflix.

sex education

L’expression « Netflix and Chill », populaire et issue de la culture réseaux sociaux pourrait traduire cette préférence pour cette activité de « kiffer Netflix » plutôt que de papouiller. Pourtant, elle a très vite eu un sens détourné et dès 2015, l’expression est ajoutée à l’Urban Dictionary qui la définit ainsi : « code pour deux personnes qui vont l’un-e chez l’autre et font l’amour ou ont des pratiques sexuelles ». Est-on donc sûres que parmi ces 36%, il n’y a pas des aficionados du Netflix and chill ? Rien n’est moins sûr…

Bonne nouvelle, les jeunes sont de plus en plus nombreux à prôner une sexualité bienveillante, à vanter les mérites de l’écoute et de la communication, du plaisir et du désir.

Polyamour, trouple, bisexualité : vers une banalisation saine et assumée

En 2012, en France, nous devions descendre dans la rue pour clamer l’égalité des sexes et se battre pour le Mariage pour Tous. Aujourd’hui, d’après notre questionnaire, si 100% des jeunes croient encore à une certaine notion de fidélité en couple, en revanche, ils ne sont pas tous de fervents admirateurs du couple dans le sens traditionnel du terme (mariage, exclusivité, hétérosexualité…). En effet, l’homosexualité et la bisexualité semblent enfin être plus normalisées. 50% des internautes nous ayant répondu s’estiment hétéro, tandis que l’autre moitié a répondu un spectre plus large (pansexuel-le, bi, gay). Absolument tous-tes nos interrogé-es reconnaissent et évoquent la possibilité du polyamour ou trouple un jour au cours de leur vie !

toi moi et elle
Jack, Izzy et Emma de “Toi Moi et Elle”

Le sexe est toujours là mais prendrait donc d’autres formes. Se rencontrer et s’apprivoiser passe par l’envoi de textos ou de nudes. Une évolution qui pourrait notamment s’expliquer par nos modes de vie, désormais hyper-connectés. Certain-es préfèrent se concentrer sur leurs potes et leurs études, ou pour celles et ceux qui ne veulent pas faire une croix sur leur vie amoureuse, tester le “slow-love”- à savoir le fait de s’efforcer à repousser le passage à l’acte afin d’inverser la tendance du sexe haute-consommation. 

Quand on leur demande “comment ils imaginent leur sexualité à 30 ans”, tous-tes pensent qu’elle sera encore plus épanouie et aboutie qu’aujourd’hui, ce qui prouve un espoir dans la meilleure connaissance de leur corps mais aussi une libération de leurs expériences et éventuelles inhibition, de leurs fantasmes. Et ils n’ont sûrement pas tort, car nous avions constaté lors d’une enquête que la sexualité des personnes âgées de plus de 40 ans était souvent plus satisfaisante  !

La sexualité des jeunes n’est pas celle de leurs aîné-es, au même titre que la nôtre n’est pas la même que celle de nos parents. À chaque génération, les pratiques évoluent, des apprentissages se font.

Parler et se montrer; les maître-mots des réseaux sociaux

De Msn à Skyblog, de Twitter à Facebook, d’Instagram à Snapchat  et maintenant à TikTok, on a pu assister ces 5-10 dernières années à la fois au déclin et à la mort de certains réseaux sociaux pour voir la naissance d’autres. De plus en plus éphémères, de plus en plus narcissiques, il faut bien l’admettre.

En effet, quand Skyblog et Twitter étaient plutôt axés sur la rédaction de ses pensées, de ses journées, de partage d’articles et d’informations; les réseaux sociaux qui rendent les gens addicts aujourd’hui sont ceux où l’on se montre, s’affiche et surtout… communique ! En ayant aucune honte à le faire de façon ostentatoire puisque c’est fait sur une plateforme dédiée à cela. Finie la pudeur, on dédramatise et démocratise la médiatisation de son image, de ses pensées et de sa vie privée. On libère la parole de tout ce qui pourrait freiner IRL (in real life). Cela leur permet de rencontrer des personnes plus facilement et toutes les messageries secrètes leur permettent aussi de parler plus librement.

Les réseaux sociaux ont donné naissance à des mouvements associatifs et engagés mais aussi permettent d’apprendre des choses dont on n’ose pas parler (maladie, parcours de vie compliqué, problème personnel) et de regrouper des groupes de paroles ou communauté. Mais, car il y a toujours un mais, ils facilitent malheureusement aussi le harcèlement, le revenge porn et l’addiction.

Les rencontres se font via les sites de rencontre mais aussi dans la vraie vie. Le sexto perd un peu de sa superbe au profit des nudes, qui éludent parfois la notion de consentement. La dickpic envoyée sans que’elle ne soit demandé est perçue comme un événement traumatisant (et ça l’est d’autant plus quand c’est ta toute première vision d’un sexe masculin). L’occasion de rappeler que l’envoi de dick pic à répétition est du harcèlement sexuel et que les peines peuvent aller jusqu’à 2 ans de prison et 30 000 euros d’amende.

L’éducation sexuelle aux abonnées absentes

Le problème ne vient pas de la surconsommation de porno ou de l’omniprésence d’images sexuelles, il vient surtout de la désinformation flagrante des jeunes sur la sexualité au sein de leur parcours scolaire. Et pourtant, c’est un problème reconnu puisque le Président a clamé dans son discours du 14 Juillet qu’il ferait de l’éducation sexuelle un sujet de haute importance au cours de sa fin de mandat, mais sans évoquer une hausse de budget ou une prise de mesure efficiente rapidement.

“Inexistante, incomplète, tardive”… ce sont les termes choisis pour définir l’éducation sexuelle par nos interrogé-es. Actuellement les élèves scolarisés dans des groupes scolaires publics n’auraient que très peu de cours d’éducation sexuelle, pourtant un article du code de l’éducation de 2001 prévoit trois séances annuelles d’éducation sexuelle obligatoire dès la primaire, mais cette loi est peu appliquée Un interrogé nous explique :

“Pour le moment dans ma scolarité, je n’ai eu que deux interventions de l’infirmière scolaire. Une en CM2, pour nous parler des règles et de la puberté, mais les garçons avaient été congédiés de la classe. Puis, une autre au collège par rapport aux IST etc. Comme d’habitude évidemment, aucune mention du plaisir, on apprend juste le fonctionnement  : le système reproducteur, l’érection et c’est tout”.

Les jeunes sont nombreux à exprimer un fort sentiment de solitude face aux premiers rapports, à la connaissance de leur corps qui amène à s’informer autrement sur ce qui peut-être bénéfique comme dangereux.

Cette non-information induit des comportements dangereux. Lorsque l’on a interrogé nos jeunes  actifs sexuellement concernant leur moyen de contraception, , il est édifiant de constater que si la pilule et le préservatif masculin sont connus et utilisés, le retrait reste toujours très pratiqué. En plus de comporter des risques de grossesse non-désirée, il est surtout dangereux pour la transmission de MST et IST si l’un ou plusieurs partenaires n’a pas été testé. Malheureusement, c’est souvent le cas et beaucoup de jeunes (et même moins jeunes) estiment encore que le retrait exclu tout risque de maladie et de grossesse, selon certains de nos interrogés. Tous ces incidents ne semblent plus avoir un caractère grave selon certains qui estiment qu’ “une grossesse non-désirée peut se résoudre plus facilement qu’avant (avec une IVG) et le SIDA n’est plus aussi présent dans nos esprits alors que la maladie circule toujours”. Des propos alarmants qui confirment la nécessité d’une éducation plus féroce que celle qui peut être instruite sur les réseaux.

Une génération aux deux visages

Cette génération semble scindée en deux : d’un côté, l’ouverture d’esprit est plus que certaine, on parle de sexualité beaucoup plus ouvertement qu’à l’époque, on teste de nouvelles pratiques que nos aînés n’osaient pas à nos âges, on a accès à plus de ressources et d’informations, on se décomplexe, on s’informe, on ose ENFIN parler masturbation avec ses copines, les notions de consentement et de bienveillance/bien-être sont très importantes. De l’autre côté, on note que le harcèlement et la notion de le slut-shaming n’ont jamais été aussi forts… Cela donne l’impression qu’il y a une forme de régression dans les idées en parallèle d’une libération dans les pratiques, ce qui donne un double visage. Le trop plein de sexe a généré l’effet inverse et a rendu les jeunes d’aujourd’hui entre deux extrêmes : tantôt très libérés, tantôt apeurés.

jeune fille sur son téléphone

Libération certes, mais pas pour tout le monde

Les jeunes sont plus ouverts dans le sens où la parole des femmes se libère, on parle davantage de notions importantes telles que le consentement,  la sexualité non hétéro-normée, ce qui est une bonne chose. Mais notre questionnaire a montré que cela dépend aussi des milieux sociaux et géographiques entre les étudiants qui vivent en ville et les autres, on relève que les jeunes qui sont resté-es à la campagne et qui n’ont pas eu accès aux études supérieures ont tendance à considérer davantage la sexualité comme un sujet tabou , voire à tenir des propos extrêmes concernant l’homosexualité par exemple.

Cette enquête nous a beaucoup touché et de manières très différentes. Déjà par le nombre de jeunes qui nous ont répondu, et par la sincérité de leurs réponses. Ensuite, même si nous n’en doutions pas, cette étude nous a confirmé que la génération des jeunes d’aujourd’hui est très en avance et beaucoup plus ouverte d’esprit sur les nouvelles questions de genre, de plurisexualité etc… Du fait de la sur-médiatisation et de la force des réseaux sociaux, les jeunes ne sont plus aussi malléables ou naïfs qu’auparavant, ce sont des jeunes adultes sur-connectés, mais pas forcément sur-informés. Encore des enfants, certains se trouvent un peu déconcertés face à tant de bouleversement sociétaux et décident, pour certains, de tester de nouvelles façons de s’aimer.

Article basé sur une étude issue de 31 témoignages de personnes de 15 à 22 ans, majoritairement des jeunes femmes, en couple sans enfant, résidant majoritairement en France, étudiant ou en recherche d’emploi, habitant pour la moitié chez leurs parents ou ayant quitté le nid pour l’autre moitié;

*selon un sondage réalisé par JAM, un chatbot français à destination des 15-25 ans.