Ok, il faut se le dire, Le livre noir de la gynécologie est une claque monumentale ! Ce livre, écrit par la journaliste et documentariste Mélanie Déchalotte, retrace sur presque 500 pages les témoignages de femmes qui ont vécu des violences obstétricales et gynécologiques. La lecture révolte et fait si mal au ventre, qu’on ose à peine imaginer les douleurs physiques et psychiques ressenties par les femmes qui témoignent. Au-delà des récits intimes, le livre nous donne les clés pour interroger la soumission (im)posée sur le corps des femmes, les conceptions erronées que nous avons sur nos propres corps de femmes (forcément faibles, nés pour souffrir), la toute-puissance dominatrice du corps médical jusqu’à l’abus. C’est un livre essentiel à lire, pour que les femmes se réapproprient leur corps, connaissent mieux leurs droits face à la grossesse/maternité et conscientisent mieux les mécanismes en jeu dans la relation qu’entretient le corps médical avec la sexualité féminine et le corps féminin.

Une analyse approfondie des violences obstétricales et gynécologiques

Le livre noir de la gynécologie dresse un portrait dense et terrible des violences que les femmes peuvent subir dans le traitement médical. En se basant sur des témoignages réels, des recherches documentaires qui permettent de revenir sur l’histoire de la gynécologie et de comprendre les différentes pratiques exercées, la parole d’experts comme le médecin Martin Winckler ou la juriste Marie-Hélène Lahaye, des textes de lois ou encore des propos tenus par des représentants du Syngof (Syndicat National des Gynécologues-Obstériciens de France) et du CNGOF ( Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français), Mélanie Déchalotte propose un ouvrage exhaustif et nous permet d’avoir un panorama des situations dramatiques de violence obstétricales et gynécologiques existantes.

On y apprend entre autres que le concept de violence obstétricale est né dans les années 2000 en Amérique Latine, avec une loi sur le “droit des femmes à une vie sans violence” votée en 2007 au Venezuela.

“Tout comportement, acte, omission ou abstention commis par le personnel de santé, qui n’est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans le consentement libre et éclairé de la femme enceinte ou de la parturiente”

Définition de la violence obstétricale par la juriste féministe Marie-Hélène Lahaye.

C’est un livre qui permet aussi de s’informer et mieux comprendre différentes situations et pratiques qu’on connaît finalement mal : grossesse extra-utérine, fausse couche, procréation médicalement assistée, épisiotomie, césarienne, expression abdominale… et de connaître les dérives qui ont lieu vis-à-vis de certaines pratiques médicales. Dans le cas de l’épisiotomie par exemple (mutilation génitale qui consiste à effectuer une incision avec un ciseau sur le périnée de la femme en train d’accoucher), on y apprend que l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) considère que les situations obstétricales spécifiques qui requièrent une épisiotomie ne concernent pas plus de 10% des accouchements en voie basse, or il y avait 47% d’épisiotomie chez les primipares (femmes qui accouchent pour la première fois), en 2010-2013 ! Par ailleurs, aviez-vous déjà entendu parler du “point du mari” ? Une pratique marginale qui aurait été enseignée dans les écoles de sages-femmes jusque dans les années 2000, consistant à faire un point supplémentaire lors d’un périnée déchiré ou d’une épisiotomie pour resserrer l’entrée du vagin et offrir plus de plaisir… à l’homme ! À part ça, tout va bien.

Parmi les violences obstétricales les plus dénoncées aujourd’hui, on peut également citer l’expression abdominale (pression sur le fond de l’utérus pour raccourcir la deuxième phase de l’accouchement), officiellement et formellement déconseillée par la HAS (Haute Autorité de Santé), mais dont la pratique perdure dans les maternités françaises : “le vécu traumatique des patientes et de leur entourage, ainsi que l’existence de complications, rares mais graves, justifient l’abandon de cet usage”, selon la HAS.

Le livre dans son ensemble nous permet d’identifier les mécanismes, d’offrir la parole aux victimes et de comprendre le parcours de la combattante qu’elles effectuent face à une autorité médicale difficile à remettre en cause, une maternité sacralisée et dont on informe si peu les femmes sur la réalité. Combien d’entre nous savent que la position allongée n’est pas du tout la plus adaptée ni naturelle pour une patiente qui accouche, mais avant tout pratique pour le personnel médical ? Rien que ça.

Un livre pour que les femmes prennent conscience de leur corps, se le réapproprient et que les violences ne soient plus tues

Ce qui marque à la lecture de ce livre, c’est de voir les mécanismes sexistes de la culture patriarcale qui entrent en jeu sur les corps des femmes jusque dans les lits d’hôpitaux (et les femmes soignantes qui usent des méthodes violentes ne sont pas épargnées par la critique). Les violences physiques et/ou psychiques vécues ont les mêmes fonctionnements et entraînent les mêmes séquelles que des violences sexuelles. Les termes comme “sidération psychique” ou “état de stress post-traumatique” sont employés pour évaluer les conséquenceset et Mélanie Déchalotte nous rappelle que les violences obstétricales et gynécologiques sont un viol sur le plan pénal. Comme en matière de sexualité, le consentement est essentiel dans la relation entre soignant-e et patient-e, comme le rappelle la loi Kouchner de 2002, qui indique que l’information et le consentement du patient constituent une obligation déontologique pour tous les médecins et une obligation contractuelle pour les médecins libéraux.

Le livre revient aussi sur les difficultés de se battre contre un système qui bénéficie d’un “tabou social” : comment peut-on oser remettre en cause des médecins, eux/elles qui ne sont censé-es oeuvrer que pour notre bien et nous sauver la vie ainsi que celle de notre bébé ? L’autorité médicale est dure à critiquer et d’autant plus quand elle est couverte par un Ordre des Médecins, qui agit visiblement comme une mafia organisée, et protège ses pairs coûte que coûte et vainc ses détracteurs par des méthodes d’épuisement (processus lourd et coûteux d’aller en justice) et un soutien qui peut aller jusqu’à l’extrême mauvaise foi et manipulation (faux témoignages, dossiers médicaux incomplets, refus de témoigner de pairs, mise en doute des propos de la plaignante…).

On comprend à la lecture que ce qui est en jeu va bien au-delà des témoignages sur les violences obstétricales, qu’il s’agit de l’enjeu politique du corps des femmes, du désir de maîtriser leur procréation et leur sexualité, et du réflexe de les infantiliser. Attention, Mélanie Déchalotte prend la peine de responsabiliser tout le monde : il y a aussi une forme de soumission volontaire face à l’autorité médicale, qu’il est nécessaire de repenser. En toute logique, sachant que notre corps est organisé naturellement pour la possibilité de procréer, est-il bien raisonnable de penser que nous soyons parfaitement débiles et incapables d’accoucher sans être violentées, insultées et dans la position qui nous semble le mieux nous convenir ? C’est un peu comme lorsqu’on parle de flux instinctif avec les règles : nous sommes des êtres en mesure de comprendre notre corps et ses mécanismes, encore faut-il qu’on nous explique clairement les choses. Ce livre n’est pas là pour taper sur l’hôpital et encenser aveuglément par exemple l’accouchement à domicile ou dans des maisons de naissance, mais il propose de questionner et ne pas livrer son corps sans réflexion préalable sur ses droits et possibilités, dénonce les abus et violences exercées sur les femmes, mais aussi le management actuel des hôpitaux qui exacerbe d’autant plus ces dérives avec sa logique de rentabilité : les violences obstétricales et gynécologiques sont un enjeu de société et de santé publique.

Le livre noir de la gynécologie est un livre qui peut être douloureux à lire, mais il est réellement indispensable, car il informe, responsabilise et valorise un consentement libre et éclairé de toutes. Plutôt que d’avoir peur de la vérité et de penser que “cela ne donnera plus envie aux femmes d’accoucher” (argument souvent déployé dès qu’on aborde la question des violences obstétricales et gynécologiques), ne veut-on pas d’une société où faire ou non un enfant est un acte éclairé, avec une connaissance réelle des possibles déroulés d’un accouchement, du fonctionnement de son corps et avec un personnel soignant capable de mener une réflexion éthique et humaniste sur son métier ? Oui, c’est cela le monde qui est souhaitable et c’est pourquoi que vous vouliez des enfants ou que vous n’en vouliez pas du tout, que vous soyez un homme ou une femme, que vous soyez côté patient-e ou praticien-ne, Le livre noir de la gynécologie est à mettre entre toutes les mains !

Le livre noir de la gynécologie, publié aux éditions First est disponible au prix de 18,95€ sur Amazon.

Les chiennes ne font pas les chattes. J'oscille entre les deux.