Difficile d’oublier que Camille, l’auteure, est la fille de… mais est-ce vraiment important ? Sans doute pour situer un contexte, une époque. Évelyne et Bernard sont des parents brillants et médiatisés, surtout lui. Le beau-père aussi. Et si l’essentiel n’est pas là, l’histoire est tristement réelle. Il ne s’agit pas de personnages de fiction et Camille n’a rien demandé ni même choisi. Rapidement l’on comprend pourquoi elle doit raconter l’indicible. Le silence l’étouffe. Retour sur ce livre qui brise l’omerta sur l’inceste.

Pour planter le décor

Bernard est gastro-entérologue, fondateur de Médecins sans frontière, il deviendra ministre. Évelyne, quant à elle, est politologue, professeur de droit, elle écrira des essais et deviendra directrice du Livre. Ces deux fortes personnalités vont s’aimer et se perdre. De cet amour naît Colin en 1970, puis les jumeaux, Camille et Victor, en 1975. Quelques années plus tard, Évelyne quitte Bernard sans le dire à ses enfants partis en vacances. À leur retour, ils ont changé de maison. Camille a 6 ans. Sa mère comme sa grand-mère Paula lui font comprendre que le divorce est une liberté, un droit durement acquis par les femmes. Il n’est donc pas question de se plaindre de cette séparation ! « Tu n’as pas le droit de pleurer. Tu es une fille. Comme moi. Comme ma mère », la prévient Évelyne. Camille ne pleure pas. Entourée de féministes, elle apprend le combat des femmes, l’indépendance. Sa grand-mère, la première, fait voler en éclats les conventions bourgeoises à la fin des années 50. Avec ses trois enfants, Paula quitte la Calédonie et son époux Georges. Camille sait peu de ce grand-père. Il a été vichyste et ses filles, Évelyne et Marie-France, lui vouent une haine farouche. Depuis, mère comme filles sont inséparables, et Camille entretient une relation privilégiée avec chacune.

La familia grande au complet

Dans les années 80, Bernard refait sa vie avec une star de la télé. Évelyne a aussi quelqu’un, l’homme est un éminent politologue. Camille est immédiatement séduite, il l’appelle « ma Camouche ». Commence alors une nouvelle vie de famille dans un grand appartement parisien. Tout le monde semble heureux. Attentionné et attentif, le beau-père prend la place du père. Marie-France tombe amoureuse de Thierry, le cousin germain du beau-père. Les couples se réunissent le week-end avec les enfants. Tout ce petit monde part en vacances, à Sanary, dans une grande propriété familiale. « Le rituel a très vite été institué. Tous les étés : des parents hilares et des enfants fous de liberté. » Le beau-père invite, il organise, il y a ses amis, ceux d’Évelyne. Juristes, avocats, sociologues, philosophes et leurs enfants se retrouvent là… C’est la familia grande ! À Sanary, ça rit, ça parle politique, tous partagent des valeurs de gauche. Ça picole, ça joue, ça fait la fête, c’est la liberté sans limite. Dans le dortoir où dorment les enfants des affiches de 68 tapissent les murs, Camille lit : « Sois jeune et tais-toi. » Elle ne le sait pas encore, mais le silence, son silence, va la hanter jusqu’à l’empêcher de respirer.

Des rires à l’omerta

Été 1988, Paula se suicide à l’âge de 64 ans, Camille va avoir 13 ans. Deux ans plus tôt, c’est son grand-père Georges qui se donnait la mort. La familia grande envahit l’appartement, il n’y a nulle part où s’isoler. Évelyne s’emmure dans sa douleur et Camille est terrifiée. Peu après, Victor, son jumeau, lui confie qu’un week-end, seul avec lui, il est venu le voir dans son lit, l’a caressé sous couvert de lui apprendre.Puis, il est encore venu. Perdu, Victor demande : « C’est mal, tu crois ? » Camille sait sans savoir, pense que non. À la demande de son frère, elle se tait et se souvient. À Sanary, au nom de la liberté, l’infidélité est consentie, elle se souvient d’une main courante… Puis c’est flou, elle ne se souvient plus : « Quand c’est trop dur, ma mémoire se troue. Comme celle de mon frère. Souvent. » Pourtant, peu à peu, dire devient nécessaire, vitale. Si jusqu’alors, ils voulaient préserver leur mère, il y a désormais leurs enfants à protéger ! Victor raconte, d’abord à son épouse, Alice, puis à Colin, le frère aîné, et enfin à Évelyne. Il lui raconte ce que son mari lui a fait subir des années durant. Elle ne dit rien et ne quitte pas le beau-père.

Victimes et pas coupables !

Même Marie-France n’arrive pas à faire changer d’avis sa sœur. Marie-France que l’on retrouve morte dans sa piscine. Une enquête est menée, la police retrouve des mails échangés avec Évelyne dans son ordinateur. Victor est convoqué à la brigade des mineurs, il raconte, mais ne porte pas plainte. Bernard est le dernier à l’apprendre. Camille le dissuade de faire quoi que ce soit. Victor veut la paix. Mais le secret et son silence pèsent. Elle les décrit telle une hydre infâme qui s’empare d’elle et ne cesse de se déployer. Sa culpabilité est entêtante, sa honte violente,  comme son dégoût. Camille ne peut plus respirer, embolie pulmonaire, maladie auto-immune, son corps s’empoisonne. Alors elle écrit, ses phrases sont courtes, nettes, presque tranchantes. Pas un mot de trop, le strict et juste nécessaire mis à vif. Dans ce livre, le beau-père n’a d’ailleurs pas de prénom, il est le beau-père, puis une seule fois, il est « l’autre », et enfin « tu », quand elle s’adresse directement à lui. Elle dénonce l’inceste qui ne peut plus être condamné par la justice pour qu’il ne reste pas complètement impuni. Il y a prescription, ils ont essayé, elle et ses deux frères ont attendu la mort de leur mère pour consulter des avocats, mais trop tard.

Les derniers mots de Camille sont pour Évelyne. Elle ouvre son cœur à sa maman chérie. Après trente années de torture psychique, Camille sait désormais, elle a compris qu’elle n’est pas coupable, elle est la victime de son beau-père. Elle et Victor sont des victimes ! « Ce sont les parents qui font taire les enfants. » Camille rappelle qu’il revient aux adultes de les protéger. Et à travers ce livre, rouvre les yeux à toute la société française sur l’existence et le poids de l’inceste, sur la nécessité d’en parler et de le condamner réellement.

La Familia grande, de Camille Kouchner, éd. Seuil, 18 €.

Céline Roman

Amoureuse des mots, féministe de cœur, dévoreuse de bouquins et de chocolat, miam, je suis une plume de caractère 😉