J’ai visionné Diagonale, le court-métrage de 5 minutes d’Anne Thorens, qui a obtenu 6 prix et 5 nominations. Elle réalise ici son premier film, interrogeant la “normalité” de la sexualité toxique dans les relation hétéros. Je vous explique pourquoi il est aussi utile que dérangeant à regarder.

Le film est présenté, par la réalisatrice elle-même, comme “un plan séquence de 5 minutes cherchant à remettre en question notre vision des relations homme-femme.” Quand ce thème est traité en 5 minutes, c’est souvent dans des sketchs humoristiques. Dans le cas du court-métrage d’Anne Thorens, le ton est plus réaliste, pas du tout caricatural. On y parle de sexualité, et surtout de consentement. Et oui, encore lui !

Toujours utile, toujours d’actualité d’expliquer où s’arrête le désir et où commence le consentement

Quasiment 4 ans après la déferlante #metoo et l’éveil du monde entier aux violences sexuelles subies par les femmes dans une société où les hommes jouissent de positions de pouvoir et de puissance (physique, morale, financière), nous avons toujours besoin de productions audiovisuelles comme Diagonale pour comprendre : 

  • Qu’il y a une différence fondamentale entre désir (quelque soit l’intensité) et consentement 
  • Que le consentement n’est pas une zone grise : il faut entendre les mots, voir les gestes
  • Que le désir des uns ne pourra jamais être plus légitime que le consentement des autres 

Diagonale nous fournit de quoi tester nos connaissance et compréhension de ces principes, encore trop nouveaux pour qu’ils soient totalement maîtrisés. En visionnant le court-métrage, il faut vous demander ce que vous être êtes en train de voir : une scène excitante ? Une scène charmante ? Une scène dérangeante ?

Ce qui est fort dans le travail d’Anne Thorens, c’est qu’elle réussit à nous interpeller sur notre perception des choses, tout au long du film, pour provoquer notre compréhension dans les 30 dernières secondes. En découvrant le visage de la protagoniste, réagissant au dénouement de l’histoire (très bonne interprétation de la comédienne, Leonor Oberson), le public réalise que la situation n’était finalement pas du tout ambigüe.

Une description très détaillée et crédible d’une sexualité toxique 

En regardant Diagonale, je me dis que tout est très crédible, parce que j’ai déjà tout vécu. J’imagine bien (et espère aussi) que ce n’est pas le cas de toutes les femmes et de tous les hommes. Mais moi, la scène qui défile je la connais par cœur : 

  • L’omniprésence et l’insistance de son désir à lui, sa libido, comme si elle ne pouvait pas comprendre ce qu’il vivait, comme si elle n’était dans la même situation de contrariété 
  • Sa charge mentale à elle quasi immédiate, puis ses mots et son corps qui disent la même chose “dans ces conditions, on ne peut pas”
  • L’égarement total, des deux partenaires, face à l’impossibilité d’une pénétration, sans envisager les 1001 pratiques alternatives qui ne nécessitent pas de préservatif

En ça, le court-métrage d’Anne Thorens capture très justement, sans exagérer, sans simplifier, ce qui caractérise trop souvent la sexualité hétéro-normée… et qui devrait en disparaître. L’issue du film permet de dénoncer ces pratiques, pas pour ce qu’elles sont individuellement, mais pour ce que leur accumulation permet de laisser passer.

Des dialogues à le faire dormir dehors

Peu de mots dans ce court-métrage. Normal, les messages passent à travers les corps, qui nous disent beaucoup. Mais je retiens ce dialogue, si lunaire alors qu’il est si familier : 

Elle “t’as des capotes ?”

Lui “non”

Elle “Merde”

Lui “C’est un problème ?”

Elle [rires] “Ben oui”

Capture d'écran du court-metrage Diagonale

Un film, des questions, mes questions

Anne Thorens dit que son “film n’est pas pensé comme une réponse mais comme une question” et c’est réussi. Diagonale nous interroge, tous à notre façon. 

De mon côté, Je ressasse ces interrogations :  

Pourquoi est-ce qu’il n’a pas de capotes chez lui ? 

Pourquoi est-ce elle qui réclame le préservatif alors qu’il n’y voit pas d’obligation ? 

Pourquoi est-il toujours aussi excité alors qu’elle lui dit que ce n’est pas possible ? 

Pourquoi est-ce que le consentement n’est pas sexy ? 

Pourquoi est-ce qu’il n’entend pas autre chose que son désir à lui ? 

Pourquoi est-ce qu’il ne reste pas la tête entre ses jambes, pour la faire jouir ?

Et pourquoi il n’a pas compris qu’en la pénétrant, après tout ça, il sort indéniablement de la prétendue zone grise ? 

Et de votre côté, quelles sont vos interrogations en regardant Diagonale ?

De Despentes à Liv Stromquist, mes influences me poussent à ne rien prendre pour acquis et à toujours remettre en question ce qui est considéré comme beau, excitant et source de plaisir.